DECRYPTAGE

Football professionnel : pourquoi les femmes restent-elles si peu présentes dans les staffs masculins ?

Marie-Louise Eta

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à se former et à exercer dans le football. Pourtant, lorsqu’on observe les staffs des équipes masculines du plus haut niveau, leur présence reste marginale. Une sous-représentation qui pose moins la question des compétences disponibles que celle de l’accès aux opportunités.

Le football européen se féminise.

Les compétitions féminines se professionnalisent, les investissements progressent et les parcours de formation se développent. Le nombre de femmes disposant de qualifications d’entraîneur augmente lui aussi significativement. Selon l’UEFA, 25 921 femmes étaient titulaires d’une licence d’entraîneur en Europe en 2023/24, dont 188 détentrices d’une licence UEFA Pro, le niveau de qualification le plus élevé.

Pourtant, cette progression ne se retrouve pas partout.

Lorsqu’on quitte le football féminin pour observer l’environnement professionnel des équipes masculines, les femmes deviennent beaucoup plus difficiles à trouver.


En Ligue 1, seulement 6,5 % de femmes dans les staffs recensés

En juillet 2026, L’Équipe a étudié la composition des staffs des clubs de Ligue 1 en intégrant les fonctions techniques, médicales et administratives. Cet article, publié au beau milieu d'une Coupe du Monde masculine, n'a pas particulièrement suscité beaucoup d'engouement. Le constat est pourtant net : 22 femmes pour 318 hommes.

Les femmes représentent donc environ 6,5 % des personnes recensées. Mais leur nombre ne raconte qu’une partie de l’histoire. Il faut également regarder les fonctions occupées.

Parmi ces 22 professionnelles, seules deux sont identifiées dans un staff technique : Juliette Demoly, data analyst, et Sanou Faye, alternante en analyse de données, toutes deux au Paris Saint-Germain.

Les autres fonctions recensées concernent principalement la nutrition, la kinésithérapie, la médecine, la podologie ou la gestion.

L'indicateur qui retient notre attention est assez criant. Un tiers des clubs de Ligue 1 n’affichent aucune femme dans leur staff sur leur site officiel et un autre tiers n’en affiche qu’une seule.

La sous-représentation est donc quantitative, mais aussi fonctionnelle. Plus on se rapproche des fonctions directement liées à la performance et à l'encadrement sportif, plus les femmes deviennent rares.


Une situation qui dépasse la Ligue 1

Ce constat n’est pas nouveau.

Une étude réalisée en 2020 sur les équipes masculines des cinq grands championnats européens estimait à seulement 2,12 % la proportion de femmes au sein du personnel d’encadrement.

À l’époque, 13 femmes avaient été recensées en Bundesliga, 9 en Ligue 1, 3 en Premier League, 3 en Liga et aucune dans les staffs publiés par les clubs de Serie A. Ces données sont aujourd’hui trop anciennes pour décrire précisément la situation du Big 5 en 2026.

Elles restent néanmoins intéressantes comme point de référence historique. Six ans plus tard, les données disponibles en Ligue 1 indiquent des avancées, mais montrent que la progression reste extrêmement lente.


Pourtant, le vivier de professionnelles existe

L’un des arguments traditionnellement avancés pour expliquer cette situation est celui du vivier. Il y aurait peu de femmes dans les staffs parce qu’il y aurait peu de femmes formées à ces métiers.

Les données disponibles rendent cette explication de moins en moins suffisante.

L'UEFA recensait 25 921 entraîneures licenciées en Europe en 2023/24, dont 188 titulaires d'une licence UEFA Pro. L'instance européenne développe également depuis plusieurs années des programmes de formation, de mentorat et de financement des qualifications. Plus de 2 400 femmes avaient bénéficié de son programme de développement des entraîneures au moment de l'Euro 2025.

Le nombre de professionnelles qualifiées augmente donc. Mais où ces compétences peuvent-elles s’exercer ?


Football féminin et masculin : des marchés du travail qui ne fonctionnent pas de la même manière

La comparaison avec le football féminin est particulièrement éclairante.

Lors de l’Euro féminin 2025, 7 des 16 sélections étaient dirigées par des femmes et c’était un record. Lors de la Coupe du monde féminine 2023, 12 des 32 sélections participantes avaient une femme à leur tête. Et lors de la Women's Champions League 2024/25, 5 des 16 entraîneurs principaux étaient des femmes.

Les hommes occupent des postes de responsabilité dans le football masculin comme dans le football féminin. Pour les femmes, la mobilité entre les deux environnements est beaucoup plus limitée.

C’est cette asymétrie qui mérite d’être observée. Il ne s’agit plus seulement de mesurer la féminisation du football. Il s’agirait de mesurer l’accès à l’ensemble de son marché du travail.


Il aura fallu attendre 2026 pour une première dans le Big 5

Le parcours de Marie-Louise Eta permet de mesurer à quel point cette frontière reste importante. En avril 2026, à 34 ans, elle prend temporairement la direction de l'équipe première masculine de l'Union Berlin devenant ainsi la première femme à diriger une équipe masculine dans l'un des cinq grands championnats européens.

Eta disposait déjà d’une expérience significative au sein du football masculin. Ancienne joueuse, elle avait rejoint l’encadrement de l'équipe première masculine de l'Union Berlin en 2023 avant de travailler notamment auprès des U19.

Elle dirige donc l'équipe première pendant cinq rencontres et à l'issue de cette période, Marie-Louise Eta est nommée entraîneure de l'équipe féminine de l'Union Berlin, tandis que Mauro Lustrinelli prenait la direction de l'équipe masculine.

Un parcours qui illustre la question centrale : les femmes peuvent-elles aujourd’hui construire dans le football masculin des trajectoires professionnelles comparables à celles des hommes ?


Le sujet n'est pas la présence. C'est l'accès.

La question ne consiste évidemment pas à remettre en cause la légitimité des hommes travaillant dans le football féminin. Un professionnel compétent doit pouvoir exercer auprès d’une équipe masculine ou féminine.

C'est précisément ce principe de mobilité professionnelle qui mérite d'être interrogé.

L’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes relève que les femmes restent sous-représentées dans le coaching et sont davantage susceptibles d’encadrer des femmes, des jeunes ou des enfants. Une segmentation professionnelle qui contribue à limiter mécaniquement les trajectoires possibles.

Si les compétences en matière de performance, de préparation physique, de médecine, de recrutement ou de coaching s’exercent indifféremment auprès d’équipes féminines ou masculines, comment expliquer que les passerelles professionnelles fonctionnent encore si peu dans les deux sens ?

Il est fréquent de voir d’excellents entraîneurs sans carrière de joueur au plus haut niveau, tout comme d’anciennes légendes du football masculin ne pas connaître la même réussite une fois passées sur le banc.

La question des femmes dans le football masculin dépasse celle des compétences. Elle concerne les opportunités de carrière : être identifiée et recrutée, intégrer les bons réseaux professionnels, accéder à une première expérience au sein d’un staff masculin, puis pouvoir évoluer vers des fonctions techniques et des postes à responsabilité.

Autrement dit, pouvoir construire sa carrière dans l’ensemble du football professionnel, sans que le genre des joueurs encadrés en détermine les limites.


Même le football féminin doit protéger l'accès des femmes

Un autre développement récent illustre cette situation.

En mars 2026, la FIFA a adopté de nouvelles règles visant à augmenter la représentation des femmes parmi les staffs de ses compétitions féminines.

Chaque équipe participante doit notamment compter au moins une femme comme entraîneure principale ou adjointe, ainsi qu'au moins une femme dans le staff médical. La mesure vise à transformer l'augmentation du nombre de femmes qualifiées en véritables opportunités professionnelles.

Mais elle révèle aussi un paradoxe : il est encore nécessaire de garantir une représentation minimale des femmes au sein même du football féminin.

Pendant ce temps, aucune exigence comparable n'existe évidemment dans le football masculin.


Mesurer autrement la féminisation du football

Compter le nombre de femmes travaillant dans le football reste nécessaire. Mais ce chiffre, seul, ne permet plus de comprendre la réalité.

Une industrie peut augmenter globalement sa proportion de femmes tout en maintenant des écarts considérables entre fonctions, niveaux hiérarchiques et environnements professionnels.

Pour mesurer réellement la féminisation du football, il faut donc dépasser la seule progression du nombre de femmes présentes dans le secteur. La nature des fonctions occupées, le niveau de responsabilité, les perspectives d’évolution et la capacité à circuler entre football féminin et masculin constituent des indicateurs tout aussi déterminants.

Car la représentation ne garantit pas, à elle seule, l’égalité des trajectoires professionnelles. Celle-ci suppose que les compétences et l’expérience puissent ouvrir les mêmes perspectives de carrière, indépendamment du genre des professionnels comme de celui des équipes qu’ils accompagnent.

Le véritable indicateur de progrès sera donc moins le nombre de femmes présentes dans le football que l’étendue des opportunités qui leur sont effectivement accessibles.



Sources


BALLS. — for women who work in sport.